19 novembre 2011

De l'art de faire des doigts d'honneur

CarnetSubversiF recèle une ambition. Subvertir. Mais encore ? Difficile de préciser... Et, je préfère éviter la pieuse déclaration d'intention ! C'est pourquoi, plutôt que d'aligner les lieux communs (« il faut se détourner des évidences », « il faut proposer un regard neuf », etc.), je donnerai dans cet article un exemple de subversion dont voudrait s'inspirer ce blog. Exemple splendide. Ainsi, le poème de Victor Hugo :


Victor Hugo
Elle était déchaussée, elle était décoiffée,                                                                
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs ?

Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

Comme l'eau caressait doucement le rivage !
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

Mont.-l'Am., juin 183...

Hugo écrivit ce poème en 1853. Il fit alors un tollé. Paradoxalement, il a vite cessé de troubler. Par exemple, lorsqu'on l'analyse en 1930, on n'y voit rien que grivoiseries anodines. La rencontre d'un homme et d'une femme, dans la plus pure tradition de la pastourelle. Ce genre poétique remonte au Moyen-Age, et met en scène une paysanne approchée par un grand de ce monde, séducteur. Au sens technique : un viol ! Mais pas de quoi s'affoler, n'est ce pas ? Avant les années cinquante, « les hommes le font parce qu'ils le veulent et les femmes le font parce qu'elles sont obligées ». C'est littéralement proverbial. Et, pas sur qu'alors DSK se serait vu ennuyé pour ses incartades hôtelières. Bref, le poème de l'homme de lettre français du 19ème siècle ne serait qu'un petit pavé jeté dans la marre des conservateurs intransigeants en son temps.
           Parlons plutôt de gros rocher. Le geste subversif qu'esquisse Hugo est plus ample qu'il n'y parait, au premier abord. Mais, seule une lecture attentive le dévoile à notre regard. Je vous en épargne les frais, et vous donne en primeur la clef du poème :

Et la belle folâtre alors devint pensive. 

Tout se joue dans la compréhension lexicale de ce vers. « Folâtre » est un mot très codé. Il désigne une femme que l'on surprend en train de se déshabiller et souligne le caractère érotique de la situation. La figure féminine dégage une sensualité qu'on lui prête automatiquement, presque malgré elle : On pare l'objet aperçu de la propriété qu'on lui accorde. En l'occurrence, on flirte avec la logique du viol : Habillées comme de telles salopes, les femmes ne réclament-elles pas implicitement qu'on les prennes sans plus d'égard ? Et oui, madame, s'il fût une période si longue de l'histoire où l'homme a disposé des damoiselles à sa guise, rien d'étonnant qu'on sente encore cette fêlure héréditaire. Hommes, nous sommes le sang gâté de générations de violeurs, et d'illustres encore ! De ceux qui vivaient dans de grands châteaux. Peut-être pas ceux des contes de fées...
Revenons au texte : De « folâtre », la belle devient « pensive ». S'activent, alors, en elle des processus mentaux. Et, cette activité de la pensée renvoie, bien souvent, chez Hugo à un homme qui désire une femme. Les rôles s'inversent ! De folâtre à pensive : La distance qui sépare la femme, objet du bon vouloir de puissants messieurs, à la femme qui ressent le désir, et va prendre les choses en mains (ou ailleurs). Ainsi, la paysanne se voit accorder une autonomie sexuelle que l'on refuse à la gent féminine au 19ème siècle. Hugo va la lui offrir, de manière un peu secrète : La femme devient alors pensive! Puis, s'illustre sa libido au travail.

Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !
Comme l'eau caressait doucement le rivage !

Ces deux vers évoquent la nature. A la première lecture ils soulignent le charme de la scène. En fait ce sont deux claires métaphores. Les oiseaux chantent. L'eau caresse le rivage. Vous ne voyez pas ? Un indice : C'est le même oiseau dont il est question lorsqu'on prévient qu'il menace de sortir. Par exemple, lorsqu'une braguette n'est pas zippée. Et, bon... je ne vous aiderai pas pour l'autre métaphore, mais vous avez compris ! Victor Hugo donne une image de la tension sexuelle féminine en une sorte de pornographie cosmique. La nature répond des sens qui s'affolent. Ainsi, il brise un tabou de son époque : Les femmes apprécient le sexe. N'est ce pas?
Enfin, cet article permettra de redonner un suprême piquant à nos conversations sur les déviances de Mr. Kahn en concédant qu'on lui demande de réprimer des instincts millénaires, dont, d'ailleurs, un genre poétique s'en est reversé l'objet. En derniers mots, Victor Hugo a sapé le monde ancien en préfigurant la modernité. Les fantasmes féminins se vivent désormais au grand jour, et ceci, en partie, grâce au grand homme. Tellement flamboyant. Tellement SubversiF !

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