
Quiconque se montre un tant soit peu vigilant aux phénomènes qui l'entourent aura pu constater une chose étonnante : un fléau, sournois pour l'instant, est en train de se propager, lentement mais sûrement, dans notre société occidentale : la bredouillite aigüe.
Je voudrais prendre pour exemple un jeune homme que j'ai suivi à son insu l'autre jour dans une de ses soirées "arrosées" dont il ne se rappelle jamais. Ce jeune homme - appelons-le Steve - à la vingtaine bien trempée, a fini ses études et entame un "Master complémentaire", titre assez pompeux pour qualifier une année bonus au cours de laquelle il ne fera que répéter les bitures et l'oisiveté qu'il a décliné pendant les cinq années précédentes.
Steve est donc toujours officiellement "étudiant", c'est-à-dire dépendant de ses parents pour assurer son train de vie de fêtard invétéré. Soyons clair : il n'a aucune envie de travailler, d'être à la solde d'un patron qu'il méprisera, de se soumettre à un horaire quotidien et harassant. "Plutôt crever", se dit-il souvent. Et c'est bien légitime : si Steve avait opté pour le monde du travail, il serait actuellement seul dans la chambre de son kot, tentant désespérément de fermer l'oeil, alors même que ses connards de kokotteurs sauteraient sur les tables, au son de Rihanna (Don't stop the music) et se préparant à littéralement défoncer Madame Moustache le soir même (mercredi, c'est gratuit).
Dieu soit loué, il n'en est pas là. Quel rapport me direz-vous avec le syndrôme de la "bredouillite aigüe" ? Et bien Steve est précisément le prototype de personnage sujet à la bredouillite aigüe : seul, entouré d'amis, oisif, paresseux, fêtard et alcoolique (alcolo-dépendant).
La bredouillite aigüe est un fléau qui fort heureusement ne se manifeste que périodiquement, et survient un peu à la manière d'une crise de dyslexie. Le malade se met alors à transpirer, est atteint de spasmes, et crie frénétiquement : bredouille, bredouille, bredouille, bredouille, bredouille, bredouille, bredouille... et ce parfois pendant de longues heures.
"Le malade se met alors à transpirer, est atteint de spasmes, et crie frénétiquement : bredouille, bredouille, bredouille..."
La dernière crise de bredouillite aigüe de Steve remonte à mercredi dernier. Il se rendait chez Madame Moustache plein d'espoir et plein de sève, décidé à en découdre avec les plus charmantes demoiselles de cet haut lieu de la nuit bruxelloise (quoique). Il faut dire qu'il y avait mis les grand moyens. Au total : 5 Westmalle Triple, 4 Rochefort 10, suivi de 2 Redbull pour surmonter la fatigue. Les yeux rouges et sortant des orbites, l'haleine chargée, les membres à vifs, Steve était tout bonnement explosé. Avec cette allure, il aurait fait peur à un camionneur sur une aire de repos de l'autoroute de Charleroi.
Vers minuit donc, ce soir-là, Steve rentre dans Madame Moustache et il a franchement l'impression que les éléments son favorables : primo : il est défoncé, deusio : il a 50 € dans son portefeuille, tertio : les filles semblent s'être donné rendez-vous au même endroit que lui.
Après avoir jeté un rapide coup d'oeil sur la population de la boîte, il se rue immédiatement vers le bar et commande une Westmalle Triple (6ème) aussitôt siphonnée. Il se lance alors dans la jungle. Vu de loin, sa gestuelle paraît bizarre, comme désarticulée : on pourrait croire qu'il danse mais il titube. Il se met à enlacer, bon gré, mal gré, des filles ça et là qui toutes se refusent à lui. Mais il n'en a cure : il persévère, danse, danse, danse... Après une bonne demi-heure de frénésie, il se rend compte qu'il sue à grosse goutes, qu'il dégouline comme glace au soleil. Un passage aux toilettes va s'avérer nécessaire. Face à la glace, il met du temps à prendre conscience que le visage de Néandertal qui se trouve face à lui est bien le sien. Un moment de découragement l'envahit. Puis, dans un sursaut, il se dit "allons, allons, on ne va pas abdiquer si vite, où est passée ta paire de couilles mon vieux Steve ?" Il accourt vers le bar, gueule au barman (vêtu d'un petit polo marin ligné bleu) : "Une Wetsmalle du con ! (7ème)", aussitôt affonée. Et il se relance dans les tranchées, plus bestial que jamais, comme un chabal dans une mêlée. Résultat : râteaux sur râteaux. Une claque bien sentie d'une fille plutôt bien gaulée aura eu raison de sa détermination. Il quitte la boîte plein de fureur et d'amertume.
Dehors, dans le froid glacial de la mi-novembre, Steve se met à grelotter. Arrivé à De Brouckère, il se dit qu'il prendrait bien un taxi tant qu'à faire. Il regarde son portefeuille : vide. Des 50 € du début de soirée, il ne lui reste plus que deux malheureuses pièces de 20 cents. Tant de dépenses pour si peu de bénéfices, se dit-il dépité. Il va falloir marcher : Parc Royal, rue Belliard... 5 kilomètres au cours desquels la bredouillite aigüe qui couvait depuis des jours dans le corps de Steve va se manifester dans toute son atrocité. Il commence par chuchoter, tête baissée, les bras autour de son corps "bredouille, bredouille, bredouille, bredouille...", puis de plus en plus fort "BREDOUILLE, BREDOUILLE, BREDOUILLE, BREDOUILLE..."
Trois heures plus tard, il arrivera au kot, montera dans sa chambre, se faufilera entre ses draps de son immense lit double et répétera inlassablement les bras grand ouvert "bredouille, bredouille, bredouille..."
L'histoire de Steve n'est pas un cas isolé. La bredouillite aigüe touche de plus en plus de gens chaque année, tout sexe et tout âge confondu. A l'origine, elle ne se répandait que dans les campagnes où les jeunes agriculteurs étaient victime de la pénurie de jeunes femmes.
Des vaccins sont en cours d'analyse pour enrayer ce fléau qui, aux dernières nouvelles, ne tue pas. Mais méfions-nous : qui peut dire vers quelle catastrophe mènerait une crise de bredouillite aigüe à l'échelle planétaire ?
R.H.
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