C’est bien la question qui m’est venue à l’esprit quand j’ai découvert le billet daté du 11 novembre 2011, sur le blog « Salle des profs »[1]. Mise à part l’amalgame dangereux fait entre les baptêmes en Belgique et les bizutages français (l’un étant fait sur base volontaire, l’autre obligatoire), ce n’était pas l’article en lui-même qui m’a fait sursauter. C’est la partie concernant le député Laurent Louis (MLD, ex PP) qui m’amène à réagir. L’idée n’est pas d’apporter une réponse ou même de tenter de baliser un débat sur le baptême en lui-même, pour la simple et bonne raison que je serais incapable de rester neutre. Ce qui m’inquiète plus, c’est de voir à quoi nos députés utilisent leur mandat, et surtout la qualité avec laquelle ils l’exercent.
Le terme troll dans le titre fait bien entendu référence à la définition du troll appartenant au monde de l’informatique. Il est bien évident que je ne cherche pas un être difforme et repoussant, qui, armé d’un gourdin ou autre objet contondant, écumerait les couloirs de notre parlement. On qualifie de troll un internaute qui « pourrit » une discussion sur un forum, soit en la faisant dériver en dehors de son sujet de base, soit en attaquant les autres interlocuteurs directement, faisant capoter la discussion en la rendant plus conflictuelle que constructive[2]. Dès lors, pourquoi utiliser cette image vu que le projet de loi en question est déposé devant la chambre, et non posté sur un quelconque forum ? Pour la simple et bonne raison que, si le cadre est certes différent, la logique demeure la même. Le but recherché ici par monsieur Louis est bien de créer un battage médiatique autour de sa personne. Il utilise ce que l’on appellera un « sujet à troll »[3], un sujet qui garantit la polémique et donc la retombée médiatique sur le député Louis. Le résultat du processus législatif importe peu, pourvu qu’on en parle. Là se situe le lien, le troll tire sa satisfaction des kilomètres de polémique qu’il crée, le député, lui gagne en visibilité au seul prix de gaspiller un peu de son temps et de ses collègues, et plus ce débat dure et gagne en visibilité au sein de l’opinion publique, au plus la retombée est importante. Tout bénéfice pour lui !
En quoi le baptême est-il un sujet à troll ? Pour trois raisons. Dans un premier temps, le baptême contient une dose de secret qui lui est intrinsèque. Ce secret, issu de la plus pure tradition initiatique telle qu’elle se retrouve dans d’autres rites tels que la totémisation ou les rites maçonniques. C’est la concrétisation de l’entrée dans un groupe plus fermé de la société, donnant accès aux codes, aux privilèges, mais souvent également aux devoirs qui en découlent. Il est évident que cette séparation est parfois interprétée comme exclusion pure et simple par le non-initié et entraine une dimension spéculative, voire des fantasmes par rapport à ces activités auxquelles il n’est pas admis. C’est la méconnaissance par l’ensemble des parties au débat qui amène le « trollage » dans la discussion. Secundo, l’appréciation du baptême se fait par chacun en fonction de son degré de tolérance par rapport aux activités proposées. Tout n’est pas incroyable, facile, génial, dégoutant, ou physiquement dur. Chaque personne confrontée au baptême directement parce qu’il le vit, soit indirectement parce qu’il assiste, volontairement ou non, à une activité de bleusaille, la considère selon ses propres limites, phobies ou convictions. Dès lors, il est difficile de pouvoir arriver à un consensus par rapport au baptême dans des discussions, vu que tout un chacun est convaincu que son interprétation de la chose est la bonne, parce que c’est celle qui lui convient ! C’est la raison même de baser le baptême sur le libre arbitre. Personne n’est tenu de rester, ni même de commencer[4].
En dernier lieu, il n’existe pas un seul folklore étudiant. S’il est vrai que des similitudes se retrouvent, chaque ville, chaque université et même chaque cercle ou régionale possède un folklore qui lui est propre ! Avoir un débat global et représentatif de l’ensemble du folklore belge tient donc de l’impossible ! Ces trois raisons nous poussent à constater l’impossibilité d’obtenir un débat utile et constructif sur le sujet du baptême au sein de notre hémicycle fédéral. Le bon sens voudrait pourtant que ce travail continue à se réaliser au niveau des instances universitaires/hautes écoles, en collaboration avec les associations étudiantes. Cette formule a déjà amené de bons résultats, et est en perpétuelle amélioration.
Le point suivant concerne le texte de monsieur le député en lui-même. Nous y relevons d’une part une faiblesse presque incompréhensible dans les arguments avancés par Laurent Louis dans son mémoire[5], de l’autre une absence d’importance par rapport à l’agenda des priorités de la société belge. Sur la faiblesse des arguments avancés, le préambule de la proposition de loi du député Louis se contente de cataloguer les différents drames qui ont malheureusement entaché l’image de la guindaille en Belgique, à la manière d’une mauvaise rubrique de faits divers toute droite sortie d’un quotidien wallon. Il n’est pas mention de la moindre véritable étude sur le terrain, de collaboration avec les acteurs du milieu de la guindaille, quels qu’ils soient. Au final, un ramassis de coupures de presse qui justifient à peine ce populisme peu crédible. Il est vrai que des accidents existent, mais la proportion n’est pas plus élevée que dans d’autres activités.
De plus, ce préambule démontre bien la connaissance approximative que le député a du monde de la guindaille belge. Il y fait référence à des échos du folklore de Louvain-la-Neuve, et à ses proches cousins de Liège et de l’ULB. Pour le reste, silence radio, soit ça n’existe pas soit il n’a pas la moindre idée de leur fonctionnement. J’ai eu la chance de pouvoir être baptisé au cercle de droit de l’Université de Gand, après avoir été initié une première fois à Bruxelles. Pourtant réputé être l’un des deux baptêmes les plus exigeants de l’Université Gantoise, force est de constater que les éléments décrits pas monsieur Louis n’ont pas cours. Le baptême dure deux jours et est centré sur l’autodérision, l’entraide et la solidarité. J’ai pu ainsi trouver une quarantaine de personnes dont la langue maternelle n’était pas la mienne, mais qui m’ont pourtant accepté sans la moindre réserve alors que je ne partageais à la base rien avec eux. J’aurais pourtant été le sujet idéal de brimades et traitement ingrats, seul, dans une région qui m’était étrangère. Il n’en est rien. Dans le contexte communautaire actuel, cela semble pourtant relever de la science-fiction. Nous sommes bien loin du sinistre tableau que prétend dresser le projet de loi Louis.
Face à un raisonnement aussi faible, je ne peux résister à la tentation de proposer des réponses toutes aussi peu recherchées. Doit-on interdire les compétitions de moto sur le territoire belge parce que Marco Simoncellia a trouvé la mort durant l’un de ces événements ? On me dira sans doute que Marco Simoncellia pratiquait un sport, que c’était son choix et que l’accident est tragique, rien de plus, et que dans le cadre du baptême les accidents arrivent parce que les bleus sont sous pression. C’est à la fois injuste de permettre le défaut de prévoyance et l’absence de chance dans un cadre et pas dans l’autre, et aussi idiot de se voiler la face en croyant que le regretté Marco Simoncellia prenait son guidon sans la moindre pression.
Ou cet homme qui s’est coupé 3 doigts avec une tondeuse à gazon. Doit-on interdire la vente de toute tondeuse en Belgique, condamner les sociétés qui proposent des tondeuses à gazon sans assurer un service de conseillers qui prévoirait un technicien par acquéreur d’une tondeuse, chargé de veiller à ce que l’utilisateur respecte le mode d’emploi (cela dit c’est une solution pour régler le problème de chômage belge, mais là n’est pas la question) ? Ou alors faut-il punir l’ensemble des propriétaires de tondeuses parce que l’un d’eux a fauté ? Non, faisons confiance en l’humain, et dans les structures mises en place pour l’encadrer.
Dans un deuxième temps, pourquoi gaspiller le temps de la Chambre à ce genre futilité, alors que ni l’urgence de la situation, ni une demande pressante de la population ne viennent justifier un tel projet de loi ? La situation n’est pas chaotique au point de justifier que l’assemblée fédérale se penche de toute urgence sur la problématique. Ces accidents, quoique tragiques, restent une exception parmi tant d’amitiés, de rencontres, d’entraide, de soutien et de fêtes. Ces incidents blessent la communauté des gens de la guindaille, car avant d’être « la jeune fille qui est décédée dans le cadre du baptême » dont on a parlé dans le journal, cette personne est aussi un membre du cercle, de la communauté baptisée, une plume, une « filleule » de quelqu’un, une bleuette d’une autre. Bref un membre de la « famille ». Chacun des accidents heurte la communauté, la poussant à se remettre en question et œuvrer afin que cela ne se reproduise plus, et ce, avec l’aide des autorités facultaires. Il suffit de voir l’accident qui a endeuillé le cortège de la Saint-V de cette année, derrière le tragique, il y a l’émotion, la blessure qui est partagée par chacun d’entre nous. Les autorités rectorales de l’ULB ont mis en place un service de soutien psychologique à disposition des étudiants. Cela met bien en exergue la relation proche qu’entretiennent cercles et autorités facultaires. Parfois, les relations se tendent un peu par manque de compréhension ou parce qu’un point de divergence se présente, mais on ne peut nier que les associations étudiantes et autorités facultaires avancent dans la même voie, et dans le même but : permettre à des jeunes gens de vivre les moments les plus importants de leur vie, forgeant savoir et connaissances en même temps qu’amitiés et relations. Les structures existent et se perfectionnent d’année en année par elles-mêmes, et ne réclament en aucun cas un apport extérieur dans leur manière de travailler
Au vu des éléments présentés jusqu’ici, on en vient à se demander quelle motivation anime le député Louis quand il dépose son projet à la chambre. Il n’y a pas vraiment de solution possible, ni vraiment d’intérêt à lancer ce débat. Nous en revenons malheureusement à notre constat initial. Monsieur Louis rejette le même pavé encore une fois de plus dans la marre, espérant profiter des remous ainsi générés pour rester à la surface de l’opinion publique. Bien triste manière d’essayer de grappiller un petit moment sous les projecteurs. Il est visé dans cet article parce qu’il est l’auteur de ce texte, mais il n’est bien évidement pas le seul à avoir recours au « trollage » organisé dans le cadre de nos prestigieuses institutions législatives. C’est par une conduite indiscutable et responsable de nos élus que le terme démocratie prend tout son sens. Qu’on parle de nos élus parce qu’ils abattent un boulot titanesque qui justifie la confiance que nous avons placée en eux. Et chassons ces trolls de nos institutions dont ils détournent et parasitent le bon fonctionnement !
En guise de conclusion, j’aimerais interpeller Monsieur le Député Laurent Louis. Nous sommes au moins deux à savoir que vous valez mieux que ça. Je tenais aussi à souligner par ce billet votre disponibilité à l’égard du citoyen. Vous prenez le temps de répondre aux gens qui vous écrivent[6]. Utilisez, je vous en prie, cette qualité afin d’écouter ce que les gens de ce pays veulent vraiment. Rendez sa dignité au travail parlementaire. Donnez corps à cette théorie de l’absence de mandat impératif dans le système belge. Soyez un modèle, un élu qui travaille avant tout pour les gens qui lui ont fait confiance, et ce, pour toute la durée de son mandat, et non pour la position de son parti ou au service de sa propre réélection.
S’il est vrai que les partis appelés à former la future (et tant attendue) majorité agissent en enfants capricieux, gardant toutes les meilleures billes pour se les partager entre eux, ne négociant qu’à six, ne vous sentez pas obligé de sauter sur le premier sujet un peu chaud dans l’actualité. Rien ne presse, prenez le temps de préparer les travaux à venir, les problèmes qui affectent réellement la société belge, afin de pouvoir participer activement au jeu politique avec la majorité, en bénéficiant d’une place de choix, celle de celui qui peut faire remarquer à la majorité qu’elle aurait pu mieux faire si elle avait eu une meilleure compréhension du sujet qu’elle traite.
[3] Exemples de « sujet à troll » : Le PC est-il mieux que le Mac
[4] Il est vrai que par le passé, certaines facultés belges furent confrontées à des problèmes de cet ordre (par exemple, à une époque, le service de syllabus de Gembloux ne vendait pas de livre aux non baptisés). Cette situation est toutefois révolue depuis que les facultés et universités ont repris en main le contrôle des activités de bleusaille se déroulant en leur sein
En réaction à l'article du Monde du 14 février 2012 un texte de 1987
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Le problème est ancien ! Nous avons oublié le caractère unique de la naissance et de la mort et donc tout ce qui représente l'unicité.
A vous de faire la révolution...